Nicolas Bacri



Symphonie n°6
op 60 (1998)

Composée à la demande de Radio-France pour l'Orchestre National de France sous la direction de Leonard Slatkin
(Éditions Salabert)

Largo raccogliato - Allegro collerico — (attacca) : Scherzo (Vivace misterioso - Adagio - Vivace delicatissimo e poco a poco strepitoso) — (attacca) : Adagio drammatico - Adagio raccogliato e poco a poco agitato — (attacca) : Allegro entusiastico



Une symphonie de douze minutes est-elle une vraie symphonie ?
Il me semble que l'on peut répondre oui si l'œuvre en question répond aux critères de conception présidant à ce genre, cela, au-delà de toute préoccupation de durée physique si tant est, comme je le crois, que la musique — et ce n'est pas le moindre de ses paradoxes — n'est pas un art traitant de l'organisation du temps mais de son abolition.
Le genre symphonique, comme celui de la sonate, s'est forgé dans l'intention de certains compositeurs d'instaurer une cohérence de discours musical basée sur le développement (voire la métamorphose) d'idées récurrentes formant une somme de contrastes plus ou moins accusés mais toujours organiques. La conséquence de cette donnée de base varie bien sûr selon les compositeurs mais, s'il me fallait mettre en évidence une constante, je choisirais l'extrême concentration de l'écriture et la densité expressive qui en résultent presque toujours à travers des époques et des préoccupations esthétiques diverses. Or, il ne me semble pas que la durée physique réduite d'une œuvre de ce type soit un obstacle au déploiement de ces caractéristiques. Tout au plus la courte durée devrait accuser davantage le sentiment organique qui devrait s'en dégager tout en rendant la perception des contrastes encore plus aiguë. Bref, une telle œuvre devrait paradoxalement aboutir, par des moyens atypiques, à une intensification du genre symphonique.
C'est avec ce défi en tête que je me suis attelé à l'écriture de cette symphonie, voyant dans la concentration formelle induite par la contrainte de brièveté imposée par Radio-France l'occasion d'explorer, d'une manière plus précise que précédemment, l'idée qu'un même matériau continuellement varié pouvait présenter de lui-même différentes facettes (d'où le sous-titre que j'ai été tenté de donner à l'œuvre). Le fait que ces différentes facettes constituent ici la base, ou plutôt le prétexte à une référence, aussi fidèle quant à l'esprit qu'irrespectueuse quant à la lettre, aux formes héritées des âges baroques et classiques, est un trait caractéristique de mon style depuis le début des années quatre-vingt-dix.
Conscient que cette œuvre allait être ma dernière symphonie écrite au XXème siècle, je me suis amusé à en parsemer la partition de deux clins-d'œil. D'une part à une dernière symphonie écrite par un compositeur à la fin du XIX ème siècle, il s'agit d'une allusion très fugitive à la Symphonie du Nouveau Monde d'Anton Dvorak (1893), et d'autre part, à la première symphonie écrite par un compositeur au milieu du XXème siècle, il s'agit de la Symphonie n°1 de Henri Dutilleux (1951) dont le climat du Scherzo se retrouve — quelque peu chahuté d'ailleurs ! — dans mon propre Scherzo. De cette manière, si mon souhait d'écrire douze symphonies (six au XXème et six au XXIème siècle) se réalise, j'aurai ainsi relié le cœur de mon cycle — symboliquement et à équidistance (ce qui a motivé le choix de mes deux réf(v)érences) — à deux des sommets de la tradition symphonique universelle.
Cette œuvre est dédiée à Serge Nigg qui fut mon maître au C.N.S.M. de Paris, en témoignage de fidèle reconnaissance.



Nicolas Bacri
mai 1998


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