Nicolas Bacri



Sextuor à cordes
op36 (1991-92)

pour deux violons, deux altos et deux violoncelles
(Éditions DURAND)

Recitativo (Introduzione, maestoso - Espressivo) — attacca : Scherzo (Prestissimo - Lento lugubre (trio) - Prestissimo) — Adagio — Finale (Tempestuoso - "Invention sur un trille")



Mon Sextuor à cordes est dédié à la mémoire de Louis Saguer (1907-1991).
Ce compositeur fut mon maître de 1979 à 1983 et de ce moment naquit une amitié qui durera jusqu'à la disparition prématurée de cet éternel jeune homme plein de vie, de science, de générosité et de talent.
Louis Saguer aurait sûrement éprouvé une certaine difficulté à comprendre cette œuvre dans la mesure où elle illustre ce qu'il aurait certainement ressenti comme un cheminement esthétique inverse de celui qui fut le sien durant la soixantaine d'années où il composa.
Il est un fait certain que pour un compositeur de sa génération, la Tonalité représentait l'héritage, et donc ce qu'il fallait dépasser, et l'Atonalisme, le futur, ce qu'il fallait atteindre. Il est non moins certain qu'aujourd'hui, pour un compositeur né en 1961, nourri dès son plus jeune âge des chefs-d'œuvre de l'école de Vienne et de ses multiples "epi-avant-gardes", la situation n'est, non pas inversée, mais extrêmement nuancée et peut aller, pour ce qui me concerne, jusqu'à une remise en question radicale du décret de la mort de tout ce qui pourrait tenir lieu de tonalité, c'est à dire de la disparition irrémédiable de tout repère sonore (même lointainement) dérivé de rapports acoustiques issues de la "résonance naturelle" et de ses corollaires rythmiques et mélodiques. Décret du reste abandonné par presque tout le monde aujourd'hui y compris par ceux qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, en avaient prédit la pérennité à grands cris.
Ce renouement avec une pensée symphonique tonale élargie (déjà en germe dans ma musique depuis le Concerto pour violoncelle de 1985-87), prend également la forme d'un renoncement. Renoncement que Wolfgang Rihm, dans son article intitulé Trois essais, publié dans la revue Contrechamps consacrée au (faux !) débat "Avant-garde et Tradition", décrit fort subtilement en ces termes : "une attitude régressive ne peut être qu'une attitude de repli où le compositeur, se suffisant à lui-même, freine le développement de ses capacités sans pour autant acquérir de nouvelles possibilités. Il y a là une différence décisive avec l'attitude de renoncement conscient à des possibilités techniques neuves de production artistique dans l'espoir de parvenir à des possibilités spirituelles nouvelles. "
Après avoir assimilé l'esthétique de la pensée sérielle (Quatuors à cordes n° 1 et 2, Concerto pour violon et 21 instruments, Symphonie n° 1, Notturni...) puis, en avoir élargi les horizons par un travail portant sur une certaine élaboration de la matière sonore en tant que telle (Quatre nocturnes pour hautbois et violon, Esquisses pour un Tombeau, Capriccio Notturno, La Musique d'Erich Zann... ), cette démarche de renoncement conscient était pour moi, à ce moment précis de mon évolution, une solution au problème que je m'étais posé au sujet du renouvellement de mon langage musical.
Le fait que ce renoncement prenne — non seulement dans ce sextuor, mais dans la plupart de ma musique écrite depuis 1987 — l'apparence d'une conversion esthétique (qu'on taxera de régression si l'on se refuse à comprendre que la modernité de Stravinsky ou de Bartok n'est pas moins moderne mais différemment moderne que la modernité des trois viennois), n'est pas lié en lui-même à la démarche de renoncement, elle n'en est que l'une des conséquences imaginables. Et finalement si je jette un regard rétrospectif sur ma musique écrite après 1985, la préoccupation centrale qui me parait s'en dégager semble être précisément d'imaginer ces renoncements et leurs conséquences sans aucun a priori idéologique et de les assumer franchement.
Cette œuvre s'apparente structurellement et partage avec la Sonate pour violoncelle et piano op32, et laToccata Sinfonica pour piano, violon et violoncelle op34 un esprit commun alliant un caractère extrêmement sérieux et parfois épique à une référence constante aux formes classiques, notamment au Scherzo (dans les trois œuvres) et au Rondo (dans le Sextuor). Elle fut écrite entre le mois d'août 1991, à St Quentin (Picardie) et la fin du mois de mars 1992 à Valencia (Espagne) et fit l'objet d'un enregistrement discographique avant même d'avoir été jouée pour la première fois en public, en janvier 1993 lors du Festival "Sons d'hiver". Entre ces deux exécutions l'œuvre subit quelques remaniements qui ne modifient pas le caractère général de l'ouvrage.



Nicolas BACRI
Valencia,14 octobre 1992/La Prée, 9 février 1994/La Prée, 19 janvier 1999


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