| Nicolas Bacri Trio n° 2 op 47, "Les contrastes" 1995 pour violon, violoncelle et piano Commande de la Société ChopinPreludio (Adagio espressivo - Allegro veemente - Andante maestoso) Scherzo - Passacaglia (Allegro misterioso) Elegia (Molto grave) Gioco notturno (Presto bizzaro e fantastico) Postludio (Adagio maestoso) A Régis Pasquier, Roland Pidoux et Akiko Ebi Première audition (1ère version), Festival Chopin, Orangerie de Bagatelle, Paris, 23 juin 1995, par Régis Pasquier, Roland Pidoux, et Akiko Ebi Première audition de la version définitive, Théâtre de la Ville, Paris, 17 novembre 1995, par Natalia Likhapoi, Xavier Phillips et Marietta Petkova Une simple ligne modale (A) d'une volubilité toute orientale est énoncée par le violoncelle, rejoint par le violon. Premier contraste : le piano fait son entrée. Seul, il vient interrompre les courbes intimement entremêlées des cordes pour énoncer un choral grave et mystérieux (B). Puis c'est la fusion des trois instruments dans un grand unisson forte et marcato propulsant A subitement et totalement métamorphosé puisque présenté en diminution rythmique avec renversements des intervalles. Cette section Allegro veemente sera prolongée par un Andante maestoso, superposant en substance les deux éléments fondateurs de toute l'uvre : la ligne modale initiale (A) et le thème harmonique du piano (B). Ce premier mouvement (Preludio) s'achève brutalement sur un bref motif de quatre notes (A'), métamorphose de l'in-cipit de A écartelé dans le suraigu du violon et du violoncelle : ce sera le motif secondaire du Scherzo. D'une concision magistrale, ce premier mouvement révèle l'état d'esprit de toute l'uvre où la matière thématique sera traitée d'une manière très personnelle en usant cependant de techniques d'écriture éprouvées depuis toujours. Cependant c'est la mise en perspective qu'elles subissent selon l'idée de contrastes et de métamorphoses thématiques qui fait retrouver à ces techniques une fraîcheur réjouissante et il est difficile de résister à la description exhaustive de cette musique tant l'illusion est grande de pouvoir percer à jour son secret. Mystérieux, ironique et glacé, le Scherzo repose sur un motif de passacaille (C) confié au grave du piano. Ce thème de passacaille semble jouer à cache-cache avec A', (entendu à la fin du premier mouvement), motif mélodique de 4 notes perché dans des registres aigus, passant d'un instrument à l'autre. Subitement, alors que les cordes brouillent les pistes dans une avalanche de gammes, le thème de passacaille, bien que toujours présent dans le grave du piano, apparaît simultanément en diminution dans le médium du même instrument. Se métamorphosant progressivement, il génère un épisode en imitation. Aparté de lyrisme et de gravité, le trio central est une simple superposition de B (le "choral") énoncé intégralement au piano, et de A' aux cordes. Confié au piano, le début de l'Elégie, grave et digne, est une transformation du thème de passacaille (C). Ponctué par le motif A', il réapparaît transformé aux cordes dans des registres sombres. Alors que le piano se mêle à leur calme évolution en réitérant sa première phrase dans l'aigu puis en reprenant le choral, les cordes évoluent vers un libre développement mélodique qui les mène naturellement vers une résurgence de A'. Le Gioco notturno est un frémissement, un sursaut, puis un élan, et c'est une course sans répit, au matériau concis (provenant de la première phrase de l'Elégie, elle-même issue du thème de passacaille : métamorphose de métamorphose !). Cette apparition fugitive, va finalement se désagréger suivant une courbe progressive du son au bruit. Majestueux, le Postludio nous rappelle dans toute leur amplitude, chacun des motifs et leur métamorphose. Tel un éventail qui se déploie, les sons formant les accords du choral (B) nous sont révélés par de grands arpèges transmis aux cordes par le piano qui a tout loisir de nous remémorer dans toute sa plénitude (ici en augmentation) la première phrase de l'uvre. Puis c'est A' qui resurgit au violon de façon presque obsessionnelle, bref motif répété dans des registres de plus en plus aigus alors que le piano énonce à nouveau des bribes de A. Tout le mouvement est un grand écho tournoyant et temporellement détaché de la matière nourrissante de l'uvre ; il s'achève sur un ut majeur qui n'est pas la moindre des surprises que nous réserve ce Trio n° 2 si bien nommé "Les contrastes". C'est bien évidemment dans une sorte de prolongement ludique de la troisième symphonie que nous nous trouvons ici. Hélène Thiébault | textes |