Interview d'Edith Canat de Chizy
par Hélène Thiébault





textes


-Qu'avez-vous retenu de l'enseignement d'Ivo Malec ?


Malec avait un sens de la matière sonore extraordinaire et j'ai pu, à travers les techniques électroacoustiques, enrichir considérablement les principales caractéristiques de ma musique, à savoir le primat donné à la couleur, au traitement de la matière, à la recherche de timbres et la spatialisation des sons. Sans cet enseignement, j'aurais cetainement eu moins de liberté par la suite. C'est une des sources de ma musique.

-Vous êtes également proche de Maurice Ohana…


Ce que j'ai vécu le jour où, pour la première fois, j'ai entendu sa musique reste une expérience déterminante. Sa rencontre fut, par la suite, une confirmation de mon monde musical intérieur en même temps que la certitude d'une filiation au sens profond du terme. C'était un homme qui avait l'art de vous révéler à vous même. J'ai découvert à travers sa musique la courant auquel la mienne se réfère et dans la mouvance duquel elle se situe. Car une œuvre s'enracine toujours dans un terrain qui lui est propice. Il est important de le trouver et de s'en nourrir.

-Devant la page blanche, comment envisagez-vous l'œuvre ?

J'ai une démarche essentiellement instinctive. J'aime les interpénétrations de couleurs, faire sonner les cordes comme les vents et réciproquement, donner l'illusion d'une clarinette là où il n'y a qu'un trio à cordes… Mon amour du timbre m'a également conduit à une grande utilisation des percussions dont la richesse des couleurs est extraordinaire. D'autre part, le support poétique m'est quasi essentiel. Je crois énormément au fait que la musique doit se nourrir d'autre chose qu'elle-même : de poésie, de philosophie, du vécu… L'univers propre à chaque créateur est, de ce point de vue, fondamental…

-Vous écrivez actuellement un concerto pour violon.

Il y a plusieurs façons d'aborder le concerto. On peut traiter l'orchestre comme un accompagnement, ou alors choisir l'alternance entre le soliste et l'orchestre. J'ai opté pour une troisième possibilité où le soliste n'est pas traité en tant que tel mais où il se fond dans la grande palette sonore de l'orchestre. Le titre de ce concerto est Exultet. Il s'agit d'un office très ancien récité pendant la nuit de Pâques : une exaltation de la nuit qui annonce la résurrection. L'œuvre est en neuf séquences enchînées, chacune faisant référence à un texte issu tantôt de l'Apocalypse, tantôt de La vie après la vie du Dr R. Moody, recueil de témoignage, d'images superbes, de personnes étant revenues de l'état de coma. En réalité, cette œuvre traite du mystère de la vie et de la mort. Mais je ne me situe pas dans un courant de musique sacrée. Mon but est de parler de la condition humaine, en souhaitant qu'il se dégage de mes œuvres une espérance. C'est une motivation très forte, qui me pousse à écrire de la musique.


texte paru dans La Lettre du Musicien
Mars 1995