Anthony Girard



Entretien avec Anthony Girard
à l’occasion de la création de son œuvre Le rêve est notre espoir pour voix, cor, violon et piano créée le 20 janvier 2001 par des membres de l’Ensemble Orchestral de Paris au Théâtre Silvia Monfort dans le cadre du cycle Perspectives.

Propos recueillis par Karol Beffa.

Article publié dans le numéro 10 de La Lettre de musique nouvelle en liberté.





Quelles ont été vos rencontres musicales les plus marquantes ?

La rencontre la plus importante de ma vie est celle de mon épouse Geneviève, une pianiste accomplie, une musicienne merveilleuse. A l'époque de mes études au CNSM et à la Sorbonne (il y a de cela vingt ans), la rencontre avec Guy Sacre et Jean-François Zygel a été déterminante sur le plan de la composition, sans doute parce que l'un et l'autre — on ne peut plus différemment —, par leur charisme, leur immense culture, l'acuité sensible avec laquelle ils savent s'exprimer à propos de la musique, ont ouvert des portes nouvelles vers des compositeurs (mais aussi des poètes, des écrivains) qui n'étaient pas inscrits au programme des institutions que je fréquentais alors ; malgré l'excellence des enseignements que j'y ai reçu, l'approche technique, les perspectives historiques restaient encore soumises au culte de la modernité. Ce double contrepoint amical et musical a été vital, dans un contexte qui ne favorisait pas particulièrement la liberté de pensée des jeunes compositeurs. De ces années date le groupe de l'Oiseau Prophète, brève aventure préfigutatrice de celle de Phœnix, que je partageais avec mes amis Jean-François Zygel et Jean-Christophe Marchand.
Ma rencontre avec le compositeur Valery Arzoumanov, plus tard, en 1990, est aussi très importante. Je ne saurais exprimer cela en quelques phrases. Valery Arzoumanov est à l'opposé de ce que l'on observe si souvent dans la vie artistique contemporaine : il est profond, réservé, il s'exprime dans un langage intense, vibrant, sans compromis, dépourvu d'effets. J'ai connu grâce à lui d'autres compositeurs russes remarquables, inconnus en France, comme Youri Boutzko ou Andreï Golovine ; en voyageant un peu, on observe que le climat d'oppression esthétique n'est pas une exception française, même s'il est chez nous particulièrement pesant. Je ne suis bien sûr pas le premier à le dire, et le milieu musical n'est pas le seul à en souffrir. Des artistes plasticiens comme le peintre Eric Brault que j'ai rencontré en 1987 à la Casa de Velázquez et dont les œuvres sont pour moi des stimulants plus puissants parfois que toute musique, restent ainsi méconnus. J'ai découvert grâce à Eric Brault plusieurs poètes comme Yves Prié ou Heather Dohollau, dont la recherche d'une langue imagée, nue et sensible, me conforte dans l'idée que nous vivons une période d'extraordinaire renouveau poétique : il y a des liens à tisser pour que se révèle un autre visage de la vie artistique de notre époque.
Parmi les rencontres qui m'ont marquées, il y a aussi de très nombreux interprètes. J'aimerais les nommer tous ; je ne citerai ici que le chef d'orchestre Bernard Calmel qui, plus que tout autre, a fait connaître mes œuvres orchestrales, et dont je salue l'énergie et le talent.



Vous sentez-vous proche des minimalistes ou des répétitifs ?


Vous m'auriez posé la question il y a six ou sept ans, j'aurais dit plutôt oui… Mais cela n'est plus aussi vrai. La musique que l'on écrit découle de ce que l'on est, de ce que l'on ressent ; la fascination qu'exerçaient sur moi Reich ou Pärt — dont j'apprécie toujours la finesse de la facture et le sens du temps musical — s'est un peu émoussée, et leur univers intérieur m'est devenu assez étranger.
Par la musique, je cherche à partager un état de sensibilité qui est au-delà du simple plaisir de l'élan, de la couleur, de la sensation de liberté, même si je n'y suis pas indifférent. Il est vrai que je suis aussi attiré par les ostinati obsessionnels, les harmonies qui se déplacent avec lenteur (comme les répétitifs ou les minimalistes), peut-être parce qu'il y a là un moyen de communiquer un certain sens du temps, et d'accéder à une forme de détachement, de sérénité, comme une issue salutaire dans une vie souvent conduite à la hâte…



Vous arrive-t-il de puiser à des sources d'inspiration autres que musicales ?

Tout ce qui me touche à un moment donné peut devenir source d'inspiration. Ces rencontres avec la poésie, la mystique, la nature, se retrouvent dans les titres. Le besoin d'expliciter le propos est parfois impérieux, mais ce dont parlent les titres n'est qu'une étape du processus musical. La musique doit être entendue pour elle-même. Ces sources d'inspiration extra-musicales sont multiples. Elles ne sont jamais figuratives : c'est plutôt la recherche d'une absence d'image, qu'il s'agisse de la poésie de Roberto Juarroz (Musica de la nada), de la prose de Gustave Roud (Entre ciel et ciel), des Pensées de Marc-Aurèle (L'Ame du monde) ou d'un vers surgi d’on ne sait où… (Entre la nuit et l'aube), pour ne citer que quelques titres récents.



Pouvez-vous nous parler des deux œuvres qui vont être jouées dans le cadre des Perspectives Sylvia Monfort ?

Huit années séparent ces deux compositions. A ciel ouvert, pour orchestre, date de 1991. Avec la distance, c'est déjà la composition d'un autre que moi. J'avais cherché à y exploiter la tonicité de l' "orchestre Mozart", le titre exprimant un besoin d'espace, d'aventure, de liberté. Le rêve est notre espoir sera donné en création. L'œuvre a été composée en 1999 à la demande de Daniel Catalanotti, corniste remarquable. La formation (voix, cor, violon et piano) est une sorte de croisement entre Brahms et Britten… Mais la comparaison s'arrête là ! J'ai longtemps cherché, dans la littérature poétique d'aujourd'hui, une poésie lumineuse, transparente et mystérieuse, sans emphase, où chaque alliance de mots suscite un sens sans jamais le souligner, où l'émotion naisse de l'attention aux plus secrètes vibrations de la nature. La poésie d'Yves Prié avait donné naissance, il y a trois ans, à une composition pour violon, piano et chœur, La nuit l'hiver, dont Le rêve est notre espoir est en quelque sorte la suite, le prolongement, dans une atmosphère d'élan et de recueillement :

Ce qui se dit du jour
ne compte pas
Seule m'importe
la permanence du soleil
qui donne forme à mon rêve.




Propos recueillis par Karol Beffa

 

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