Olivier Greif
par Brigitte Fran¨ois-Sappey

textes

« Je vous conseille de retenir son nom : Olivier Greif », écrivait Claude Samuel dès 1968 (Paris-Presse l’Intransigeant), tandis que tous les critiques célébraient la “nature d’exception” du jeune homme de dix-huit ans, ce « jeune interprète compositeur dont la carrière s’annonce merveilleuse » (La Tribune de Lausanne, 1969).

Olivier était alors l’exemple même du surdoué, ce qui revient à dire qu’après ses années exaltantes d’enfant prodige il lui restait à gravir un chemin escarpé pour révéler le grand artiste qu’il portait en lui. Déjà en possession de tous ses prix au Conservatoire de Paris, il s’apprêtait alors à partir pour les Etats-Unis afin de s’initier à d’autres manières de « penser la musique aujourd’hui », auprès de Luciano Berio notamment. Si favorables à certains, avec la création de l’IRCAM, les années 1970 furent d’autant plus difficiles pour les autres, on le sait. Bien qu’accumulant des pages magnifiques (Petite cantate de chambre, Livre du pèlerin, etc.), bien que l’Opéra de Paris et le Festival d’Automne lui aient passé commande de son opéra , Greif fit partie de ceux qui, à son retour en France, ne se sentirent ni vraiment à l’aise ni vraiment reconnus. Les critiques les plus réputés continuaient pourtant de le soutenir : « La virtuosité du jeune Olivier est proprement transcendante. (…) Sa musique, très libre, est prometteuse et, déjà, personnelle. Le tempérament est chose rare : eh bien Olivier Greif n’en manque pas, je vous le jure ! », s’exclamait Bernard Gavoty (Le Figaro, 1975), tandis que Jacques Lonchampt soulignait la « densité du message » et « l’irrésistible fureur de jouer » (Le Monde, 1978). L’Académie-Festival des Arcs, son directeur Yves Petit de Voize, ses enseignants-concertistes, Augustin Dumay, Michel Dalberto, Jean-François Heisser, Henri Barda, Frédéric Lodéon et tant d’autres, ont été alors les meilleurs soutiens du compositeur.

En parallèle de la voie officielle, un compositeur pouvait donc trouver à s’exprimer et à se faire jouer, mais au prix d’une tension presque insoutenable. Une quête spirituelle singulièrement exigeante vint en quelque sorte résoudre la fracture dont souffrait l’artiste en l’éloignant de la scène et de la composition. Le long silence musical qui s’ensuivit, salvateur d’abord puis vécu comme une agonie artistique, laissa soudain place à une irrépressible renaissance. Les années 1990 virent le remaniement de la Sonate de requiem, l’achèvement des Chants de l’âme, admirable cycle de mélodies en attente depuis plus de deux lustres sur un piano en berne, puis l’impérieuse éclosion de partitions plus inspirées les unes que les autres (Office des naufragés, Hymnes spéculatifs, Quatuors, Concerto pour violoncelle, etc.).

Greif en était là de son deuxième envol, qui l’aurait assurément mené à une féconde maturité, quand la mort l’a fauché à tout juste cinquante ans, le privant de sa troisième “manière” après une première interrompue et une deuxième inachevée. Ceux qui ont suivi son parcours artistique, accidenté et passionnant, ont ressenti sa disparition précoce comme une terrible injustice, alors que les commandes affluaient et que, réconcilié avec son genius, il ruisselait de musique et foisonnait d’idées. Talonné par l’urgence, il a heureusement composé en cinq ou six ans comme d’autres en dix ou vingt, et le corpus récent abonde en chefs-d’œuvre qui magnifient la floraison de jeunesse.

En marge de toute notion de style, dont Greif défiait les limites en réconciliant les antagonismes, ses œuvres attestent d’une belle maîtrise, seule vérité qui tienne en art. Œuvres d’art donc à part entière, ses créations sont d’une actualité brûlante en ce qu’il est impossible de leur résister, et sont déjà hors-temps en ce qu’elles résistent aux plus écrasantes confrontations.


Brigitte François-Sappey
In La lettre de musique nouvelle en liberté n°12 – juillet/septembre 2001