Olivier Greif
par Jean-François Zygel

textes

La musique d’Olivier Greif saisit tout d’abord par sa puissance dramatique, par son incroyable intensité expressive, par la force de son inspiration. La mort y est partout présente, explicitement ou implicitement, comme en témoignent les titres ou les sous-titres de ses pièces les plus récentes : Todesfuge, Tenebrae, Office des naufragés, Sonate de requiem, Shylock funèbre, Sonate de guerre.

Glas et carillons, litanies obsessionnelles, psalmodies incantatoires, citations liturgiques (chorals luthériens, thèmes grégoriens, hymnes anglicans, cantillation hébraïque) ou profanes (pseudo-comptines, chansons populaires, ballades anciennes) et fragments de musiques élisabéthaines du début du XVIIe siècle apparaissent, s’opposent et parfois même se superposent dans un vertigineux tourbillon temporel – ainsi la saisissante juxtaposition d’un motif issu de la musique populaire du Niger et du choral luthérien Par la chute d’Adam toute chose a été corrompue, dans le quatrième mouvement du Concerto pour violoncelle, ou le savant tissage du Kaddish (prière des morts juive) et d’une réminiscence d’une pièce du virginaliste anglais Peter Philips qui clôt le quatuor à cordes Ulysses. Sa technique compositionnelle fait ainsi plus appel à “l’étant” qu’au “devenir”, à la juxtaposition et à la superposition d’éléments musicaux apparemment disparates qu’au développement ou à la variation.

Des gestes dramatiques forts et spectaculaires, allant parfois jusqu’à absorber le discours musical, un imaginaire harmonique et contrapuntique proche de Britten et de Chostakovitch, superposant volontiers diatonisme mélodique et polytonalité, l’utilisation des tessitures extrêmes, la tension obtenue par une implacable rigueur formelle (passacailles, motifs obstinés…) contraignant en permanence un expressionnisme violent et désespéré, l’opposition entre des scansions rythmiques presque infernales et des moments de suspension du temps quasi surnaturels forment une musique statique et tourmentée dans laquelle le monde visible et innocent semble broyé par la douleur et l’angoisse.

Sept œuvres me semblent former un ensemble assez complet pour une première approche de sa musique : Les chants de l’âme, cycle de neuf mélodies pour voix de femme et piano (1995) sur des poèmes anglais des XVIe et XVIIe siècles, la symphonie n°1 Tenebrae pour baryton et orchestre, sur cinq poèmes de Paul Celan (1997), le quadruple concerto pour piano, violon, alto, violoncelle et orchestre Danse des morts (1998), le quatuor avec voix Todesfuge (1998), les Trois chansons apocryphes pour soprano et piano (1998), le concerto pour violoncelle Durch Adams Fall (1999) et le quatuor à cordes Ulysses (2000).

Au centre de ce Concerto pour violoncelle, composé d’une traite au mois d’avril 1999, il existe un très court mouvement d’à peine plus d’une minute, qui déconcerte par sa simplicité et par son dépouillement ; intitulé Hapax (“mot ou forme dont on ne possède qu’un exemple”), il conduit l’œuvre jusqu’au dernier mouvement, d’une bouleversante expressivité, à la fois douloureuse et rayonnante. Nul doute que la découverte de la musique d’Olivier Greif constitue pour beaucoup un véritable “hapax existentiel”, c’est-à-dire une expérience musicale et métaphysique unique, dont on sort incontestablement modifié, à la fois assombri et apaisé.



Jean-François Zygel
In La lettre de musique nouvelle en liberté n°8 – juillet/septembre 2000