Costin Miereanu



Symphonie n° 3 : " Blick auf die Frühe"
(Regard vers la pointe du jour)
Commande de musique nouvelle en liberté

création le 21 juin 2001 à l'occasion du nouvel amphithéâtre de l'université Paris IX - Dauphine par l'Orchestre et les Chœurs des Universités de Paris dirigé par Vincent Barthes.



L'intérêt croissant de Costin Miereanu pour un développement de la forme inspirée des parcours narratifs des contes, une forme musicale accidentée, telle une scène imaginaire, s'est traduit dans sa création des quinze dernières années par des musiques de plus en plus complexes, sillonnées de failles, pièges, embûches et labyrinthes aux déroulements souvent imprévisibles — Missa Brevis (1998, Commande de Radio France), Vol du Temps, Canticum sacrum in memoriam Jean-Pierre Ouvrard (1993, Commande d’Etat), Symphonie n°1 " Un temps sans mémoire " (1992, Commande de Radio France), D’une source oubliée, hommage à Rameau (1989, Commande d’Etat, DRAC Nord Pas-de-Calais), Kammerkonzert (1985, commande de Nieuw Ensemble, Amsterdam) ainsi que par des partitions écrites directement pour la scène : l'opéra La Porte du paradis (1991, Commande d’Etat, DRAC Poitou-Charentes), Les Miroirs invisibles , musique pour le ballet De humani corporis fabbrica d'Hervé Robbe (1992, Commande de la compagnie " Marietta Secret " pour le Festival d’Avignon) et enfin la Symphonie n°2, " Orison ", musique pour le ballet du même nom de Pierre Darde (1999, Commande de l’Opéra national de Paris).

Au vu d’une optique " polyartistique ", la musique de Costin Miereanu devient dramaturgie et scénographie musicales. Elle se met en scène avec ses propres interrogations et dilemmes, les structures musicales elles-mêmes étant traités comme des personnages clés d'un vaste plateau opératique ou chorégraphique par une " mise en intrigue " proche de la conception herméneutique du temps d’un Paul Ricœur (Temps et Récit).

La Symphonie n° 3 de Costin Miereanu est une œuvre de synthèse qui puise ses racines – tentaculaires et rhizomatiques – dans l'ensemble de la création du compositeur des dix dernières années. Ecrite à la demande de Vincet Barthe et de Colette Jégouzo pour l’Orchestre et les chœurs des universités de Paris, l’œuvre se veut un message de bonne augure pour le début du troisième millénaire, modeste réplique contemporaine à l’Hymne à la Joie de Beethoven / Schiller. Ainsi, les fondations de l’œuvre reposent sur des textes porteurs de significations humanistes. L’alternance de textes du XIXe en allemand (Eduard Mörike, Friedrich Nieztsche) et de textes contemporains en français (Sylvie Bouissou, René Passeron) est née d’une volonté de polyglottisme européen, dans un questionnement fébrile et fervent à la lisière de la nuit et de la pointe du jour (" die Frühe "), entre l’idillysme feutré des préromantiques allemands, la lucidité d’ozone de Nietzsche, la tourmente des textes d’une adolescence révoltée de Bouissou et la nouvelle sagesse, celle " de la troisième voie " (lire media aurea) des poèmes de Passeron.

La forme de Blick auf die Frühe obéit discrètement au principe de la symphonie en quatre mouvements précédés d’une introduction, conçue en un flux monolithique. Structurée en quinze sections traversées en profondeur par une multitude de blocs et figures sonores qui s’égrènent, s’emboîtent, s’enchaînent, se court-circuitent les uns les autres ou bien s’enfilent en cascades dans une perspective frisant parfois le vertige, la partition de Blick auf die Frühe met en place un processus dramaturgique opérant par paliers et enchaînant des formants musicaux issus de mémoire et d'oubli par surimpressions de tensions violentes et de détentes extatiques. Baroque, certes, et accidentée de surcroît quant à l'emprise de fond de la matière musicale, l'œuvre prône une couleur déclamative et opératique voyageant périlleusement, bien que circonscrite au cœur d'une forme rigoureuse et tyrannique...

L'introduction nous plonge d'emblée dans un climat étrange, mi-malicieux situé dans une " région " lointaine , à la fois feutrée et cristalline, peuplée de trémolos et de formules en boucles. Partant du verticalisme synchrone enfantin d’une simple tierce (si–sol#, sur " Blick auf die Frühe " ) et s’épanouissant progressivement vers un ambitus diversifié et polytonal, cette ouverture étrange élabore un tissu sonore épuré et clair né de l'idée d'exploitation maximale de stries et de moirures (" Auf einem Wintermorgen, vor Sonnen aufgang ", Mörike), afin d’ouvrir sans détours sur un premier grand mouvement articulé en cinq sections. La première, exploite une structure de trilles (attaqués sfp par les cordes, les bois, le marimba et le vibraphone) ponctuée par les cuivres et la harpe (polyphonie d'accents et de trilles) (sur " Hinweg, mein Geist "Mörike). La seconde, une large mélodie étirée en croix entre grands unissons et résonances démesurément distendues (" Été, fleur du temps, Soleil fatigué ", Bouissou), introduit les trois versants d’une forme en arche dissymétrique que constituent les troisième et quatrième sections. La troisième section, caractérisée par un tapis sonore brumeux et sombre lancé sur le creux en demi-teintes d'une quarte augmentée (" Tu pleures ton mal, tu suintes ta rage ", Bouissou), s'amplifie et s'éclaircit graduellement vers la fin du texte sur " apprivoise-moi " bien que haché brutalement de loin en loin par d’enormes " icebergs " sonores. Elle s’enchaîne à une courte explosion de type cloches en cristal, sur un spendide extrait de Nieztsche (" Die Luft geht fremd und rein ") ; axe de symétrie et charnière, celle-ci sert de tremplin au lancement de ce cinquième et dernière section, sorte de carillon flamboyant (sur " Douce feuille, jour de pleur ", Bouissou) qui s’étire, s’amenuise et s’éteint jusqu’à l’unisson en pppp.

La deuxième partie, structurée en trois sections qui s'étirent doucement, fait office de grand mouvement lent. Sorte de rêve éveillé, cette zone de Blick auf die Frühe cultive l'errance, comme une contemplation envoûtée du ciel avec ses nuages fragiles et futiles au gré des vents. Le calme d'une trame onirique, stratifiée en accords gélifiés et en sons harmoniques, translucide et inspirée d'une esthétique des miniatures, est à peine inquiété à deux reprises, par des insertions glacées et miroitantes (" Des Morgens erste Sonnen ", Mörike). Vient alors un choral expressif et voluptueux (" Es traümt der Tag ", Mörike), avec ses deux versants articulés par l’entaille d’une fulgurante charnière, qui finit par s'immobiliser sur une attente un peu inquiète des suites du voyage (" Est ist ein Augenblick.. ", Mörike).

En effet, le troisième grand mouvement (structuré en quatre sections enchaînées), déchire d’un coup sec la douce stratégie crépusculaire de l’attente précédente, par l’irruption d’une cavalcade rugueuse de cataractes de trilles (aux cordes) allant bon train du grave vers l'aigu, ponctuées par les roulement menaçants des timbales et par les accords déserpérés du chœur (" Blême, fille, feuille, fleur ", Bouissou). Ce n’est là qu’un tremplin pour accéder ensuite au climax de l’œuvre – une structure cisaillée par des accords claqués, véritable frénésie homorythmique – d'où surgit un récitatif écartelé du chœur à l’unisson doublé par tout l’éclat des cuivres " pavillon en l’air " (" Sang impur, bouillie de chair et d’os ", Bouissou). Cette masse sonore faite de désespoir et de violence trouve son salut d’abord par un plongeon suspendu dans un mur " d’airain " qui ramène l’espoir de l’aube (" In der Frühe ", Mörike), puis se pose, plus sereine, sur un dernier choral carillonnant (" In der Frühe, Morgenglocken wach geworden ") – état de passage vers l’ailleurs paisible du mouvement final de l’œuvre.

Bâtie sur le poème La troisième voie de Passeron, les quatre sections du dernier mouvement de Blick auf die Frühe s’égrènent sans conflit aucun, dans un cheminement continu et " initiatique " menant in fine à une " ouverture " quasi-paradisiaque due au chœur, pour la première fois seul protagoniste :

" Mettre l’ampleur de l’Hymne à la Joie dans un murmure,
Transe calme et silencieuse du poème
Entre le sang et la musique la lumière du vide
Le silence est brodé sur le velours de la voix
"

En quête d’une paix universelle, l’œuvre s’éteint comme vitrifiée sur une " moirure imaginaire " :

" Taguer un pétale de musique
sur le mur du silence
La main dessine dans l’espace les nervures de la pensée
"




Costin Miereanu

 

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