| Mais entendons-nous d'abord sur les termes, mesurant à l'avance la vanité de toute définition trop précise en matière d'art. uvre d'art, c'est-à-dire création de l'esprit manifestant un souci esthétique, et relevant principalement des arts plastiques, de l'architecture et de la musique, auxquels il convient d'associer l'expression cinématographique et l'art de la danse. Témoignage artistique, c'est-à-dire, sous l'influence plus ou moins accentuée des "modes" et des "styles d'époque", uvre dans laquelle l'artiste livre sa vision personnelle du monde qui l'entoure, nature, hommes, événements ; mais aussi par laquelle il peut se délivrer de ses inquiétudes, de ses hantises et de ses rêves. Ce " témoignage ", il va sans dire, est diversement assumé par les multiples formes de la sensibilité créatrice. Ainsi le cinéma, s'adressant par nécessité au plus grand nombre, aura tendance à refléter les préoccupations les plus partagées. Il traitera, en priorité, des problèmes de société. Dans la mesure où l'ouvrage cinématographique aura une ambition esthétique et la faculté de la réaliser, il deviendra " uvre d'art ". Pour sa part, l'architecture se trouvant directement liée à la vie de la Cité, vouée à l'usage public, social, collectif, comment ne porterait-elle pas témoignage pour les goûts dominants du temps, ses élans, ses ambitions, mais aussi pour ses contraintes et ses limites ? Elle témoignera de l'image qu'une société souhaite donner d'elle même, consciemment ou non. Quand celle-ci sera douée de capacité inventive, tendra vers l'expression de la beauté, sera soulevée par un souffle de grandeur ou de foi, cela donnera, depuis l'Antiquité, en passant par le XIIème et le XIIIème siècle, la Renaissance, le baroque, le classicisme, les monuments publics ou les habitations privées que nous admirons toujours avec envie et nostalgie. Quand la société sera dépourvue d'imagination et sans réel souci esthétique, quand elle ne songera, avant tout, qu'à l'urgence, à la rentabilité, acceptant l'éphémère et le provisoire comme données inéluctables, cela engendrera les laideurs consternantes que nous observons quotidiennement dans le monde, mis à part quelques remarquables mais rares réalisations que le talent de l'architecte et des conditions favorables auront réussi à imposer. Quant aux autres disciplines artistiques, il faudra bien convenir que ce ne sont pas les circonstances de la composition, l'opportunité du sujet, l'anecdote relatée, qui suffiront à donner à un tableau, une sculpture, une gravure ou un opéra, une valeur de témoignage. La photographie du réel, au sens élémentaire du terme, ne sera jamais que l'instantané descriptif restituant certes l'apparence des choses, mais ne fixant qu'un décor, une façade, ne saisissant qu'un moment figé. Le témoignage artistique ne saurait être la froide description du fait brut. " La nature n'est qu'un dictionnaire " disait Delacroix. Un artiste créateur " compose " quand il tend à appréhender le présent, à capter le passé, à pressentir le futur ; il est un filtre qui épure, un médium visionnaire qui grandit, exalte par le dessin, la couleur, la pierre, le son, ce qui caractérise une époque ; ce qui paraît parfois comme de peu d'intérêt pour l'homme ordinaire, mais peut se révéler essentiel par la suite. Il peut modifier, déformer, corriger, choisir, éliminer, idéaliser. Selon le mot de Baudelaire appliqué à l'auteur des Massacres de Scio, " il ne prend pas que la peau du sujet, il en arrache les entrailles ". L'artiste s'éloigne de sa fonction primordiale s'il ne fait qu'offrir le duplicata du monde dans lequel il vit, ne l'approfondit, ne s'en approprie la substance, parfois invisible et secrète. Possédant l " athanor " de l'alchimiste, il transforme la matière dont il dispose : il peut changer le prosaïsme en poésie, la vulgarité en raffinement ; il peut donner de l'esprit à un tronc d'arbre, une âme à un fruit, du mouvement à un mur ; il peut transcender une pierre. Il peut bouleverser pour longtemps l'univers de la musique avec les quatre notes du fameux et légendaire accord de Tristan. Infiniment divers sont les aspects que revêt le témoignage artistique. L'artiste peut relater l'histoire événementielle, la vie quotidienne de différents groupes sociaux en les douant de sens et d'intention ; il peut être l'interprète des grands mouvements de la pensée et de l'esthétique de son temps, mais aussi les mettre en question, les refuser, tenter d'en imposer d'autres. Il peut se faire " moralisateur ", philosophe, politique, porteur aussi d'un " inconscient collectif " que son intuition aura su discerner, et son imagination fertiliser. Comprendrait-on les débuts de notre XVIIIème siècle si le Watteau des Fêtes galantes n'en avait interprété librement, avec autant d'élégance et de grâce, l'univers sentimental fait de rêve, de légèreté et de mélancolie ? Sentirions-nous vraiment la nature, pourtant peu équivoque, de la période suivante si le Fragonard des Hasards heureux de l'escarpolette ou de La Gimblette n'avait su donner si séduisante forme à l'érotisme de la société de son temps, aux émois d'une sensualité atteignant parfois aux limites du libertinage ? Qu'évoque pour nous un Greuze, sinon la réaction moralisatrice de l'époque de Rousseau, porteuse des vertus familiales et de l'honnêteté bourgeoise : " 0h ! que les murs simples sont belles et touchantes ! " proclamait Diderot. Le Père de famille expliquant la Bible à ses enfants, de Greuze, s'oppose de façon édifiante aux Débuts du modèle de Fragonard. Mais le témoignage pourra aussi exprimer la révolte de l'artiste devenu juge et censeur, contre une réalité qu'il condamne. La satire, plus ou moins cruelle, l'observation critique des murs ont puissamment nourri certaines formes de l'Art. Ainsi pour Daumier, dont on connaît l'appréciation qu'il portait sur de multiples aspects de la vie sociale et politique de son temps. Ainsi pour Goya, dont certains témoignages situés au plus haut degré de l'art universel sont, avec le Guernica de Picasso, parmi les plus déchirants cris d'indignation suscités par les horreurs de la guerre, comme ces Désastres dont Élie Faure a pu écrire qu'" ils constituaient le document le plus terrible concernant toute guerre passée, présente et à venir ". Mais aussi le Tres de Mayo, ou bien, quoique dans un autre registre, La Famille de Charles IV, cette image impitoyable de personnages calamiteux. Pour l'ensemble de son uvre, Goya se révèle bien être " le plus grand visionnaire du réel " qu'évoquait Elie Faure. Si David, témoin partisan de la Révolution et de l'Empire, a su affirmer et conserver son intégrité d'artiste, il y a parfois, pour d'autres, certain risque à vouloir serrer de trop près la réalité, et à se vouloir serviteurs trop complaisants des pouvoirs, quels qu'ils soient. En dehors de ce " réalisme socialiste ", d'horrifique mémoire, et qui fut pendant des dizaines d'années en Union soviétique et ailleurs l'image parfaite du faux témoignage, peu de moments dans l'Histoire ont vu l'expression musicale, associée à une poésie rudimentaire, épouser avec autant d'empressement une idéologie politique que l'époque de la Révolution de 1789. On ne compte pas les musiques de fête et de cérémonie, jalonnant, au jour le jour, ces dix années qui infléchirent le destin du monde : " Serments ", hymnes vengeurs, churs patriotiques, marches, chants célébrant la Liberté, Marat, la déesse Raison, J.-J. Rousseau, Voltaire, le jeune Bara, l'" Etre Suprême ", l'Agriculture et la Fraternité, le général Hoche ou le représentant du peuple Féraud assassiné en l'an II. Malheureusement, et mis à part la Marseillaise et le Chant du Départ, ces inspirations politico-musicales, nourries de bonnes intentions, dépassent rarement en qualité ce Salpêtre Républicain dont l'émouvant lyrisme n'échappera à personne, et que l'illustre Cherubini orna de sa musique : " Lavez la terre en un tonneau En laissant évaporer l'eau, Bientôt le nitre va paraître. Pour visiter Pitt en bateau, Il ne nous faut que du salpêtre. " Il faudra prendre du recul et attendre longtemps pour voir apparaître des témoignages probants, fussent-ils différés et transfigurés par l'imagination dramatique : plus d'un siècle pour l'opéra vériste d'Umberto Giordano André Chénier ; un siècle et demi pour La Mort de Danton de Gottfried von Einem ; un peu plus encore pour la seule uvre française : Dialogue des Carmélites, de Poulenc et Bernanos. Les trois opéras ne retiendront de ce fabuleux moment d'Histoire non pas l'exaltation de l'action positive de la Révolution, mais seulement l'exécution d'un grand poète, le procès truqué d'un illustre tribun et le supplice d'une carmélite que sa force d'âme voue volontairement à l'échafaud. Ce triple témoignage, décanté, débarrassé des préjugés hagiographiques, n'aura sans doute été rendu possible que par l'éloignement entre les faits réels et leur transposition artistique. Pourtant, certaines uvres plus ou moins ambitieuses auront été réalisées au moment même des événements révolutionnaires ou impériaux. Mais faut-il voir dans La Rosière Républicaine, ballet de Grétry représenté en 1794, un témoignage de valeur sous prétexte que l'on offrait aux " patriotes " le spectacle édifiant d'un sans-culotte suppliant deux religieuses de danser avec lui la Carmagnole ? Sans doute, non plus, ne doit-on voir un chef-d'uvre dans La Bataille de Vittoria que Beethoven composa en 1813 pour célébrer la défaite des troupes françaises en Espagne devant Wellington : on y entend le Rule Britannia étriper allègrement, et au son du canon, Malbrough s'en va-t-en guerre censé représenter l'armée de Napoléon ; le conflit se résolvant, comme il se doit, par un triomphant God save the King. Les grands témoignages musicaux de cette époque se trouvent chez l'auteur de la Symphonie héroïque, quand celui-ci, délaissant l'anecdote, donnera une forme musicale inégalée aux ambitions humanitaires des Lumières : la vertu conjugale venant au secours de la liberté (Fidelio) ; la résistance à l'occupation étrangère et à l'oppression politique (Egmont) ; la fraternité dans la paix universelle (la Neuvième Symphonie). Au temps du romantisme, et mis à part la Symphonie funèbre et triomphale, Berlioz évitera de solliciter l'événement, mais recueillera néanmoins l'ardeur de l'esprit révolutionnaire ; celui-ci imprégnera un style nourri de cette fougue et de cette impétuosité que la musique française n'aura guère connues portées à un tel degré d'intensité. À l'inverse d'une uvre comme le " roman musical " de Gustave Charpentier Louise qui, vers 1900, revendiquait avec véhémence la liberté de vivre l'amour libre, dégagé de toute entrave conventionnelle sujet qui fait sourire de nos jours certaines manifestations de l'art peuvent paraître éloignées de tout souci temporel, comme situées hors des préoccupations de leur époque. Ainsi, le préraphaélisme ne serait-il seulement que cette conception " idéale " de l'art inspirée des primitifs italiens ? Seulement un mysticisme fatigué, une pâle extase dont La Rêverie de Dante Gabriele Rossetti donnerait une idée ? Uniquement " ... un beau rêve romantique de quelque chose qui n'a jamais été... " ? Peut-être contient-il aussi, si l'on en croit John Ruskin, une part de révolte contre le machinisme et l'industrialisation qui se développaient alors en Angleterre, dénoncés comme porteurs de malaise social entraînant le malheur de l'homme. De même, un peu plus tard, en France, le rapt de l'éphémère, la capture du moment fugitif, la saisie des colorations visuelles ou auditives se dérobant à chaque instant, ne seraient-ils que ces jeux de lumière que l'on baptisa impressionnisme ? Sous ses formes picturales et musicales, cette école témoigne des aspirations non encore exprimées, mais sous-jacentes, d'une civilisation lassée de formules trop usées, trop rigides, trop " cernées ". Mais elle est surtout une recherche du bonheur et du plaisir, un eudémonisme, interprétant de façon nouvelle une nature mobile et munificente dans laquelle l'homme d'une époque tente de s'immerger et de se fondre avec volupté. L'on observe des moments de l'Histoire où l'art semble moins heureux, paraît se retirer du monde, l'ignorer, vivre sur sa propre lancée, par et pour lui-même. Il est des périodes où le souci exclusif de la " forme " y compris celui de sa propre négation semble orienter l'artiste vers des spéculations souvent déconcertantes, vaines, stériles. Certaines, encore, où l'art peut se présenter comme une dérision de lui-même et de la vie, comme une provocation permanente, opposant un refus absolu à certaines valeurs tenues, jusqu'alors, pour essentielles. Nous connaissons cela en notre XXéme siècle. Mais comment des sociétés comme les nôtres, condamnées à une incertitude lancinante, aux ruptures brutales, à la violence, voire au cynisme, comment pourraient-elles engendrer un art empreint de sérénité, d'harmonie, d'équilibre ? Dira-t-on que certaines manifestations de la création artistique affirmant une volonté de non-expression, de non-figuration, de " conceptualisation " (en dehors de tout jugement de valeur) ne témoignent pas pour leur temps ? Mais elles aussi se font l'écho direct ou détourné d'une société vacillante, pénétrée par le doute, consciente de vivre un malaise profond. Comment imaginer que motivations et inspirations, moyens et méthodes, techniques et styles, n'en seraient pas affectés ? L'art témoigne pour la futilité comme pour la gravité, pour la médiocrité comme pour la grandeur, pour la misère de l'âme comme pour la richesse spirituelle. À défaut d'être toujours un témoignage de valeur, digne de l'admiration des foules, l'uvre d'art aura toujours valeur de témoignage pour son temps. | | |