| Thierry Pécou COSMOS ET DÉSASTRE-SIQUEIROS pour mezzo-soprano et grand orchestre commande de musique nouvelle en liberté par Thierry Pécou Cette uvre veut être un cri, un cri dalarme silencieux, comme ce petit tableau du grand peintre mexicain David Alfaro Siqueiros : Cosmos y désastre, reflet des inquiétudes du peintre face à un monde sacheminant vers une des plus grandes catastrophes de lHumanité (le tableau date de 1936). Siqueiros, dont le travail dartiste et lengagement politique se complétaient étroitement, appartient à une génération dartistes qui pensait que le Communisme, associé au progrès scientifique et technique mènerait lhumanité vers des jours plus heureux. Son uvre monumentale La Marche de lHumanité réalisée au Poliforum de Mexico, et qui a inspiré mon uvre est sans doute le plus grandiose témoignage de cette vision utopique. La contemplation de cette immense fresque en relief parallèlement à la réflexion que minspire une approche de la philosophie et de la cosmogonie des civilisations mexicaines pré-hispaniques mincite à minterroger sur le rôle que peut tenir lartiste aujourdhui, dans nos sociétés où lexpression artistique, dans son aspect créatif, est relégué au tout dernier rang des nécessités. Le militantisme dun Siqueiros est dun autre âge. Lartiste à laube de lan 2000 travaille dans lisolement et son uvre ne fait pas davantage de bruit que la prière dun moine. Elle nen constitue pas moins un acte dune force extraordinaire. Cest cette force que je voudrais avoir trouvé pour dire, à mon tour, par la musique, toute linquiétude que minspire la marche de lhumanité en cette fin de millénaire. Mon uvre se présente comme un diptyque : le premier mouvement de luvre sappuie sur des témoignages indigènes recueillis au XVIème siècle par des moines espagnols. Il sagit de deux textes décrivant un personnage occupant une fonction primordiale dans la société : le savant . Distinct du prêtre, il détient lensemble du savoir métaphoriquement désigné par la couleur noire et rouge : philosophie, astronomie, poésie, etc... Ce personnage du savant, lui-même écriture et sagesse, chemin, guide de vérité, dont la description est portée par la voix de Mezzo-soprano, intervient à deux moments de la partition pour dire limportance du savoir, de la culture, véritable espoir, selon moi, pour un Homme et un monde meilleurs. La musique cherche à épouser ce flux dénergie lancé en avant qui explose dans luvre de Siqueiros. Mais jai cherché à ce que cette sensation davancée inéluctable soit en conflit permanent avec un déroulement cyclique du temps. En effet, la pièce est traversée dévènements périodiques et elle est divisée en sections régulières de vingt mesures rappelant le système de comptage du temps des civilisations pré-hispaniques. Cette conception cyclique du temps qui autorise une vie en parfaite harmonie avec le cosmos et la nature me semble être pour loccident aujourdhui une perspective essentielle de réflexion sur lavenir. La deuxième partie est conçue comme un grand lied où le rôle de la voix devient prépondérant. Deux textes y sont mis en regard : le premier est un poème de Rosario Castellanos, dans lequel la poétesse mexicaine récemment disparue médite sur le choc des deux mondes dont le Mexique du XVIèmè siècle a été le témoin. Les ruines pré-hispaniques recèlent un déchirant silence. Mais cest en elle-même que la poétesse ressent le plus violemment ce choc, encore vivant dans la conscience (ou dans linconscient ?) de tout mexicain : les fragments de mille dieux anciens destitués se cachent dans mon sang, emprisonné, cherchant à reconstruire leur stature. En contrepoint de la grande mélodie qui soutient ce texte, interviennent plusieurs récitatifs composés sur de courts textes de Nezahualcòyotl, souverain, poète et philosophe de Texcoco au 15ème siècle. Ces textes disent limmortalité de la poésie et son essence sacrée, la poésie étant pour les peuples nahuatl la seule forme dexpression possible de la vérité. Thierry Pécou | textes |