Thierry Pécou

 

LES FILLES DU FEU
pour hautbois ou clarinette et ensemble instrumental



L’idée d’écrire une pièce pour un instrument soliste et petit orchestre qui puisse convenir aussi bien au hautbois qu’à la clarinette, qui s’adresse avec la même pertinence au timbre de l’un ou de l’autre m’a dirigé vers un autre instrument, presque mythique celui-là : l’aulos des anciens grecs. S’il est vrai que, facilement reconnaissable dans l’iconographie hellénique par son double tuyau lui permettant de produire deux sons à la fois, cet instrument est de part sa facture plus proche du chalumeau - donc de la clarinette. Il devait cependant posséder un timbre très voisin de celui du hautbois. Imaginant une synthèse entre mes deux instruments solistes, je me suis pris à rêver au son mystérieux de l’aulos tel qu’il pouvait résonner sous les doigts des ménades, ces créatures dionysiaques, et dont l’écho se perd dans la nuit des temps.

Et si ces temps mythiques recèlent quelque mystère, peut-être suffit-il en fermant les yeux, de les rechercher dans ses rêves comme on réveillerait une mémoire enfouie, pour que l’on soit saisit de l’impression diffuse de les pouvoir revivre à travers l’imaginaire de la poésie. “Inventer, c’est au fond se ressouvenir” dit Gérard de Nerval dans la dédicace de son œuvre Les filles du feu à Alexandre Dumas.

Ainsi, en m’appropriant ce titre, j’ai voulu me souvenir des danses ondulantes des ménades qui animaient les fêtes en l’honneur de Dionysos et des transes qui commotionnaient l’assemblée dès que l’aulos lançait ses mélodies incantatoires rythmées par les coups des tambours et cymbales. Les ménades, je les ai vu se détacher d’un chapiteau grec exposé au Prado, je les ai vu danser dans les récits de Nietzsche lorsque l’auteur de La Naissance de la tragédie confère à “l’art dionysiaque” le pouvoir de nous persuader de l’incommensurable et originel plaisir d’exister. Mais je les ai imaginées aussi s’adonner aux actes les plus sanglants, lorsque livré à leur ivresse furieuse, le Penthé des Bacchantes d’Euripide est promis à une fin funeste.

Je me suis laissé aller à penser, au cours de mes déambulations nocturnes dans Madrid, que ces créatures étaient peut-être réincarnées dans les corps libérés qui tourbillonnent et s’abandonnent aux rythmes effrénés que vocifèrent les discothèques des plus folles nuits de l’Espagne.

Rêve impossible sans doute, car aujourd’hui, ce que ces ivresses collectives ont perdu, c’est la dimension rituelle qui leur donnait une raison d’être profonde. Le rituel, moment de mise en relation, relation de l’homme avec des forces qui le dépassent mais aussi relation des personnes entre elles-même, est sans doute le moment le plus fort de communication que puisse vivre les composantes d’un groupe social, parce qu’il rassemble l’énergie de tout le groupe vers son point d’unité, pour rétablir un équilibre.

Dans cet ordre d’idée, j’ai tenté de renouveler la problématique posée par la forme concerto (c’est à dire le rapport soliste/ensemble) cherchant non pas à donner à l’orchestre un rôle de résonateur ou d’accompagnateur du soliste, mais plutôt à établir, comme dans un rituel, une relation d’énergie basée notamment sur l'excitation mutuelle que se renvoient en s’opposant le soliste et le groupe.

Si la musique vivante des anciens Grecs ne nous est pas restée, son influence sur la musique arabe (dont certaines traditions encore en usage aujourd’hui remontent au haut Moyen-âge) est reconnue. Ainsi, le Zamer (zamr), chalumeau double encore utilisé de nos jours dans la musique arabo-andalouse n’est autre que le plus fidèle descendant de l’aulos.

Pour rappeler cela, Les Filles du feu sont traversées d’allusions à la musique arabe : rythmes, modes, tournures mélodiques en mélismes, instrumentation : imitation des tambours, utilisation des violons comme réminiscences de l’orchestre de nouba arabo-andalouse.


Thierry Pécou

 

 

textes